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Anthropologie : contribution à un imaginaire des planètes

Dans cette rubrique, nous résumons notre contribution à un imaginaire anthropologique des planètes dans toutes les cultures astronomiques dont nous avons eu accès aux sources bibliographiques. Ce long travail à fait l’objet d’un livre à paraître, intitulé « Planétonymie, les noms des planètes dans les différentes cultures et leurs significations ».

Pour contribuer à un imaginaire des noms des planètes, nous rappelons quelques points forts de notre étude de synthèse sur les noms des planètes ou « planétonymie ».

Voici un graphisme qui résume nos recherches en matière de "planétonymie" : les types de qualificatifs des planètes et de leurs personnifications sont exprimés sous forme de pourcentage des occurrences ou "variables" de chaque planètes dans toutes les cultures astronomiques.

Soulignons que les planètes et leurs personnifications dont les récurrences de l’ « inframonde » trouvent écho dans les « animaux nocturnes » sont la Lune et Saturne et que les planètes et leurs personnifications dont les récurrences du « supramonde » trouvent écho dans les « animaux diurnes » sont le Soleil, Jupiter et Vénus.

Soulignons encore que les planètes à la fois de l’inframonde et de la communication entre les mondes sont Mercure et Lune.

Ceci nous permet d’établir deux autres tableaux de classification.

 

Tableau 1 :

supramonde et diurne

communication entre les mondes

inframonde et nocturne

Soleil, Vénus, Jupiter

Mercure, Lune

Mercure, Saturne, Lune

 

Cela signifie qu’en matière d’imaginaire planétonymique, dans les différentes cultures astronomiques, le Soleil, Vénus et Jupiter sont associés au monde du jour et aux cimes du monde céleste, alors que la Lune, Mercure et Saturne sont liés au monde de la nuit et aux racines du monde souterrain, la Lune et Mercure étant également en rapport avec la fluidité et la communication entre le jour et la nuit, le supramonde et l’inframonde.

En cumulant ces notions de structure symbolique (tableau 1) avec les notions de structures et d’énergie, d’espace-temps et d’anthropomorphisme, nous pouvons « croiser » les données pour obtenir leur synthèse sous forme de tableau représentant les groupes distincts de l’imaginaire planétonymique, distingués par  les notions de structure-énergie ou d’espace-temps ainsi que par l’anthropomorphisme des planètes, et leurs « sous-groupes », divisés entre supramonde et inframonde (voir tableau 2).

 

Tableau 2 : groupes et « sous-groupes »

 

notion structurelle

anthropomorphisme

 

notion structurelle

appréciatif ou dépréciatif

visage, tête ou psychisme

notion de structure-énergie ou d’espace-temps

structure symbolique

structure fonctionnelle

structure et énergie

espace et temps

structure symbolique

supramonde et diurne

sacerdotale

Jupiter

Vénus, Soleil

supramonde et diurne

 

militaire

Mars

Mercure, Lune

communication

inframonde et nocturne

agraire

Saturne

Mercure, Lune

inframonde et nocturne

 

Ainsi, nous avons pu tracer les premiers pas d’un imaginaire planétonymique à « double » entrée (en ligne et en colonne). En effet, ici Jupiter se distingue bel et bien par son appartenance aux notions d’énergie et de structure, à la fonction sacerdotale comme au monde diurne ou « supramonde », à l’inverse du Soleil et de Vénus qui s’inscrivent eux aussi dans le monde diurne mais tout en appartenant aux valeurs spatio-temporelles, à l’instar de la Lune et de Mercure qui se distinguent de ces dernières par assimilation à l’inframonde et à la communication entre les mondes.

Ces notions, de monde diurne/nocturne ou infra-supramonde, nous incitent à faire la comparaison avec les notions (supramonde diurne ou "distinguer", "communication entre les deux monde ou"relier" et inframonde nocturne ou "confondre") développées par Gilbert Durand dans ses Structures anthropologiques de l’imaginaire (voir tableau A).

 

- comparaison A avec la classification de G. Durand (entre parenthèses) : « distinguer », « relier » et « confondre »

supramonde (« distinguer », diurne)

communication (« relier », mixte)

inframonde (« confondre », nocturne)

Soleil, Vénus, Jupiter

Mercure, Lune

Mercure, Saturne, Lune

 

Apparemment, l’adéquation est positive et totale, mais la classification de Durand, « distinguer » (diurne), « relier » (mixte) et « confondre » (nocturne), s’applique « en ligne », dans notre étude de synthèse, et non « en colonne » c’est-à-dire pour la classification, d’une part, de Jupiter, Mars et Saturne et, d’autre part, du Soleil, de la Lune, Vénus et Mercure (voir tableau B).

 

-  comparaison B avec la classification de G. Durand (entre parenthèses)

 

notion structurelle

anthropomorphisme

 

notion structurelle

appréciatif ou dépréciatif

visage, tête ou psychisme

notion de structure-énergie ou d’espace-temps

structure symbolique

structure fonctionnelle

structure et énergie

espace et temps

structure symbolique

supramonde (diurne)

sacerdotale

Jupiter

Vénus, Soleil

supramonde (diurne)

 

militaire

Mars

Mercure, Lune

communication (mixte)

inframonde (nocturne)

agraire

Saturne

Mercure, Lune

inframonde

 

Pourrions-nous tenter une adéquation des « colonnes » de notre synthèse avec les notions développées par Durand  ?

La thèse de Gilbert Durand (Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod,1992) se fonde sur l’observation que les différentes images de l’inconscient collectif sont issues des différentes images du temps. Son présupposé de l’ « angoisse du temps » est tout à fait compatible avec nos observations car, comme nous l’avons déjà dit, toutes les planètes symbolisent le temps humain et cosmique. De plus il fait appel à des images du temps « thériomorphique » (Durand, 1992, pp.71-96), c’est-à-dire représenté par des animaux, qui correspondent bien à nos données sur le bestiaire planétaire où animaux diurnes et nocturnes symbolisent le temps. Cependant, Durand distingue le régime diurne de l’image de son régime nocturne par des notions de temps, dans le premier cas, et par la notion d’ « euphémisation » du temps se métamorphosant en espace, dans le second cas. Pour notre part, nous ne pouvons pas dire que Jupiter, Mars et Saturne soient plus liés au temps que les autres planètes, mais nous observons bien que le Soleil, la Lune, Vénus et Mercure sont liés à la notion double d’espace et de temps.

Par conséquent, contrairement à Gilbert Durand, nous classons Jupiter, Mars et Saturne dans la catégorie des noms planétaires ayant pour notions principales celles de l’énergie et des structures. Peut-on attribuer, comme le fait l’anthropologue de l’imaginaire dans son chapitre « Le régime diurne de l’image » (Ibid., pp.67-215), les notions propres au régime diurne à ces trois planètes ? Quelques pistes nous incitent à croire que oui.

a) Le régime « diurne » de l’image et noms des planètes : le Soleil, Jupiter, Mars et Saturne

Durand évoque le « membre viril » comme image diurne (Ibid., pp. 150-156) et nous avons vu que le Soleil, Jupiter, Mars et Saturne sont des objets célestes tous qualifiés par le genre masculin et personnifiés par des dieux ou héros mâles. Pour lui, comme pour nous, le Soleil est bien sûr le symbole de ce régime diurne parce que l’éclat de l’astre du jour est très significatif.

Il désigne le régime diurne par le terme générique appelé « exclusion », alors que nous avons constaté que Jupiter, Mars et Saturne ont des épithètes soit appréciatives soit dépréciatives qui signifient qu’ils expriment les valeurs dichotomiques d’ « exclusion » de l’être humain (« tout ou rien », « bon » ou « mauvais » …). De plus, il désigne, par le verbe « distinguer », les valeurs hiérarchiques opposant le haut au bas, le ciel aux enfers… toutes ces valeurs correspondant bien à celles des « structures » hiérarchiques et segmentées de Jupiter, Mars et Saturne. Enfin, il confirme cette notion de structure en évoquant le tripartisme, que nous avons rencontré pour ces trois planètes, en évoquant notamment le dieu sacerdotal Jupiter (Ibid., pp. 150-156), le glaive tranchant et viril du dieu militaire Mars (Ibid., pp.178-191), alors qu’il évoque aussi l’archétype de l’ « ogre » saturnien (Ibid., pp. 89-96) et celui des ténèbres de l’inframonde (Ibid., pp.96-103) du dieu agraire Saturne.

b) Le régime « mixte » de l’image et les noms des planètes : le Soleil, la Lune, Vénus et Mercure

Pour le maître à penser de l’imaginaire, ce régime mixte  est avant tout lunaire (Ibid., pp.326-328) et nous avons vu que la Lune était un astre à la fois diurne et nocturne parce qu’il est visible de nuit comme de jour. Il est aussi le domaine de la répétition, du rythme, de la roue spatio-temporelle de l’éternel retour, et, nous avons vu en effet, que les noms et les personnifications de la Lune, du Soleil et de Vénus offrent des récurrences redondantes, en matière de notion spatio-temporelle.

Contrairement au régime diurne, le régime mixte de l’imaginaire met en place des valeurs androgyniques (Ibid., pp.333-335)  et de coincidentia oppositorum, c’est-à-dire de « coïncidence des contraires » (Ibid., pp. 399-410), qui vont assez bien à la Lune et à Vénus dont les genres sont tantôt masculins tantôt féminins et dont les personnifications peuvent êtres autant mâles que femelles.

Il évoque le « schème rythmique » (Ibid., pp. 378-399) et les « symboles cycliques » (Ibid., pp. 321-378) semblables aux phases de la Lune, de Vénus et de Mercure, alors que nous avons vu que la Lune et le Soleil étaient liés au temps cyclique de la fécondité, et explicite les rapports du rythme, de la danse et de la sexualité (Ibid., pp. 378-390), alors que Vénus, qui a aussi un rapport étroit avec le temps cyclique, reste la planète la plus nommée en terme de sexualité et de sacrifice ou de mutilation (circoncision) auquel Durand fait aussi allusion (Ibid., pp. 351-354) .

Le régime mixte de l’image est aussi qualifié par le verbe « relier », selon Gilbert Durand, alors que nous savons que plus particulièrement Mercure mais aussi la Lune, symbolisent la communication entre les mondes et la fluidité de l’axe supra/infra-monde sur l’arbre cosmique, auquel Durand fait allusion dans un long chapitre sur l’arbre de vie (Ibid., pp. 391-399).

c) Le régime « nocturne » de l’image et les noms des planètes : la Lune

Durand évoque, par opposition au régime diurne, les schèmes de la nuit, mais aussi de la Grande Mère tellurique et aquatique (Ibid., pp. 256-268), par opposition au Père céleste, alors que la Lune a, le plus souvent, l’eau et la terre pour élément. Il évoque aussi les verbes « confondre », « descendre » et « pénétrer », comme le monde nocturne de l’inframonde qui appartient à la Lune. Nous pouvons voir aussi, par le terme « inclusion » et le verbe « confondre » avancés par Durand, que, dans de nombreux mythes de cultures diverses, la Lune apparaît comme une forme de Soleil ou bien, dans d’autres mythes, que le rôle de la Lune s’échange avec celui de l’astre du jour, parce que les observateurs astronomiques ont remarqué que le Soleil et la Lune avaient le même diamètre apparent, de sorte que certains mythes étiologiques expliquent qu’à l’origine Soleil et Lune avaient le même éclat, un critère de l’espace qui sied au régime nocturne.

Par opposition au « membre viril », la nuit est symbolisée par le « récipient », la nourriture, l’œuf, le lait, le soma (Ibid., pp. 293-307) ainsi que par la mort et son euphémisation, la tombe et le repos (Ibid., pp. 269-274), alors que la Lune est souvent connectée à la mort mais aussi aux boissons de l’immortalité telles que le soma des dieux. Et, par opposition à la roue de l’éternel retour du régime mixte, les phases de la Lune évoquent, comme nous l’avons vu, arc et demi-cercle, alors que Durand se réfère à la nef, la barque, l’arche, le vase et à la coupe (Ibid., pp. 274-293) pour exprimer le régime nocturne.

Pour Gilbert Durand, le régime nocturne fait appel à des figures de style, comme le ciel nocturne donne lieu à toute une forme de poésie par les effets d’illusion d’optique qu’il soumet au cerveau humain : grossissement (ou « hyperbole ») apparent de la Lune à son lever (ou « moon illusion »), atténuation (ou « euphémisation ») de la « profondeur de champ » entre les étoiles, mouvement apparemment rétrograde des planètes… Selon lui, la nuit est l’expression de la double négation (Ibid., pp. 225-268) et la nouvelle lune qui est appelée « lune noire », c’est-à-dire en quelque sorte « la nuit de la nuit ».

La nuit n’est pas que l’absence de lumière mais aussi le domaine de l’ambivalence antiphrastique, comme « la couleur de la nuit » (Ibid., pp. 247-256), autre figure de style (oxymore), que l’on peut attribuer aux couleurs du ciel nocturne. En effet, contrairement au ciel diurne, qui n’exprime que les trois couleurs primaires (le bleu du ciel et le jaune et le rouge du Soleil),  le ciel nocturne offre l’occasion de contempler plus de couleurs du prisme : le jaune de Vénus et de Jupiter, le rouge de Mars et des étoiles, le bleu des étoiles et du ciel éclairé par la Lune, le violet ou indigo de la Voie lactée, l’orange des étoiles telles qu’Antarès, le blanc de la Lune qui est aussi parfois « rousse ».

Par conséquent, les classifications de Gilbert Durand sont assez compatibles avec le résultat de notre essai planétonymique et l’on peut affirmer que notre étude de synthèse s’emboîte parfaitement aux « structures anthropologiques de l’imaginaire » de ce dernier.

 

 

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