> Astronomie
> Ethnoastronomie
> Astrologie
> Anthropologie
 

Ethnoastronomie  et archéoastronomie  en Polynésie française
 

Nous donnerons ici un rappel des notions de base ou, si vous préférez, une brève explication des « sciences du ciel » pour les « profanes ». Nous évoquerons l’histoire de l’archéoastronomie et ferons un compte rendu sur les études ethnoastronomiques en Polynésie française et sur les résultats statistiques de l’orientation des lieux de culte dans les îles de la Société. En complément, les membres du C.I.E.L. pourrons consulter nos rubriques sur l’île de Pâques, mégalithe et astronomie et toutes les autres rubriquées pour les membres.

Un peu d’histoire et quelques définitions

histoire  

L'interprétation archéo-astronomique moderne a sans doute d'abord été appliquée au site de Stonehenge en Angleterre, dans le sud de l'Angleterre. Ces idées ont donné lieu à diverses controverses à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle quand Sir Joseph Norman Lockyer, Piazzi Smyth, et d'autres ont présentés des explications astronomiques ayant de plus vastes implications culturelles pour les cercles de pierre de la Grande-Bretagne ainsi que pour les monuments de l'Égypte ancienne et pour certains temples grecs. Dans ces cas, des alignements vers divers corps célestes ont été trouvés et on a alors tenté de lier ces données aux calendriers de l'époque et aux religions astrales de l'Antiquité. La théorie de la diffusion solaire a rapidement entraîné d'importantes dissensions entre les écoles orientalistes allemandes. Depuis le début du XXe siècle jusqu'aux années 1960, les références stellaires dans l'explication des mythes anciens étaient suspectes et provoquaient presque une sorte de phobie intellectuelle.

Cependant, l'archéo-astronomie est fort importante pour l'étude des cultures précolombiennes. Les fouilles ont permis de déduire que l'astronomie jouait un rôle fondamental dans l'existence des Mayas. En Amérique du Nord, l'archéoastronomie a été appliquée à l'interprétation des alignements de pierre connus sous le noms de roues médicinales.  D'autres orientations astronomiques ont été décelées dans les cultures amérindiennes du centre des États-Unis, par exemple, chez les Anasazis du Nouveau-Mexique.

Il reste encore à étudier les croyances et les pratiques astronomiques des autres cultures. Les ethnoastronomes doivent aujourd’hui se dépêcher d’étudier les croyances de certaines peuplades avant que leurs traditions ne s’éteignent.

(extrait du site Nox Oculis)

quelques définitions

L'archéoastronomie est la science qui concerne la découverte et l'étude des croyances et des pratiques astronomiques des sociétés anciennes. C'est d'abord un outil pour comprendre les accomplissements intellectuels des cultures primitives, comme par exemple, les bâtisseurs des alignements mégalithiques ou les « roues médicinales » amérindiennes.

L'ethnoastronomie, quant à elle, est l'étude des croyances astronomiques et cosmologiques des peuples anciens, ainsi que la mythologie et le folklore rattachés aux phénomènes célestes dans les cultures anciennes ou modernes.

La base de la discipline de l'archéoastronomie repose sur l'hypothèse que les peuples anciens, même à un stade technologiquement ou intellectuellement primitif, se sont intéressés aux phénomènes célestes et ont tentés d'apporter des explications ou des significations particulières à ces phénomènes. Au cours de leur histoire, ces peuples se sont servis de leurs observations dans des rituels ou les ont incorporés dans des mythes afin de mettre sur pied des calendriers, ou d'anticiper les dates importantes d'activités saisonnières, par exemple, à des fins agricoles.

une discipline critique

On pourrait définir le mot « archéo-astronomie » par « étude des sciences anciennes des étoiles » ou par « astronomie préhistorique », cette dernière étant plus souvent nommée « paléo-astronomie ». En réalité, le champ de recherche est assez vaste et il serait vain de croire que les sociétés préhistoriques ou anciennes aient eu une « science » des étoiles susceptible d’être étudiée comme on étudie l’astronomie à l’époque post-moderne.  C’est ce type d’objection qui laisse l’étude des « sciences anciennes des étoiles » assez suspecte aux yeux de beaucoup d’archéologues, surtout en France où l’on a accusé les archéo-astronomes d’une certaine « fièvre des calculs». Ainsi, il faut être circonspect et se méfier de ce que certains ont nommé le « syndrome de la roue de bicyclette », c’est-à-dire une tendance à voir un peu partout des alignements astronomiques. Aux Etats-Unis, l’archéoastronomie apparaît être une science à part entière dont certains spécialistes ont déjà fait des études de terrain en Polynésie. Selon nous, il conviendrait mieux de parler d’ethnoastronomie, dans la mesure où il est absolument nécessaire d’avoir connaissance, par l’étude de terrain, des relations faites par les sociétés étudiées entre les festivités culturelles, le calendrier, le cycle annuel…et les étoiles, c’est-à-dire en fait entre les étoiles et leur appropriation locale. C’est du reste ce qui ressort de la conférence internationale d’Oxford et des précieux articles de fond du National Geographic. Souvent, les ethnologues étudiant les mondes amérindiens ont remarqué que les orientations ne doivent pas se réduire à la simple préoccupation astronomique, mais que l’on doit combiner l’orientation astronomique avec d’autres préoccupations de type géographique (vers une vallée, une montagne…) et culturel (vers un site religieux, un lieu de culte….). D’où la nécessité d’être aussi ethnologue. En Europe il semble que l’on ait pris le problème de façon inverse, ainsi l’Université de Strasbourg a préféré enseigner l’astronomie aux ethnologues, plutôt que d’essayer d’initier les astronomes aux sciences humaines. En ce qui nous concerne, c’est l’étude de terrain ethnologique, la linguistique et l’anthropologie qui doivent infirmer où confirmer les hypothèses astronomiques.

Archéoastronomie dans les îles de la Société,  nouvelle approche statistique

Louis Cruchet 

Depuis 2003, nous avons établi au sein du C.I.E.L. qu’un nombre respectable de lieux de culte des îles de la Société suivait une orientation astronomique. Mais, à notre connaissance, aucune étude statistique sur l’orientation astronomique des lieux de culte n’a été faite en Polynésie française. En 2006, nous avons donc tenté de combler cette lacune, en nous appuyant sur les recherches archéologiques établies précédemment dans les îles de la Société dont la documentation est assez abondante pour obtenir suffisamment de données nécessaires à l’analyse statistique. Cet article, où nous faisons une nouvelle approche statistique, fait suite et complète celui déjà publié, en 2009, sur ces pages.

Pour l’étude des plans des marae, nous avons travaillé sur deux sources :

1) Emory K., Stone Remains in The Society Islands, BBM, 116, Honolulu, 1933.

2) Wallin P., Ceremonial Stone Structures, The Archaeology and Ethnohistory of the Marae complex on the Society Islands, French Polynesia, Societas Archaeologica Upsaliensis, Uppsala, 1993.

La première source, la plus ancienne, est celle qui nous permet de nous fonder sur des plans antérieurs à certaines restaurations effectuées dans la deuxième partie du XXè siècle. La seconde source reprend les plans d’Emory, de Garanger, de Green et de Verin en plus des plans réalisés par Paul Wallin. Nous n’avons donc par repris les plans d’Emory déjà donnés dans la première source. Pour les plates-formes d’archer, nous avons travaillé sur une seule source : Wallin P., « Contextual Interpretation of Archery platforms in Society Islands », South seas Symposium. Proceeding of the Fourth International Conference on Easter Island and East Polynesia, East Island Foundation, 1998, pp. 199-204.

Nous avons pris au hasard les plans dont les orientations étaient données. Généralement, les archéologues indiquent le nord magnétique (NM) sur leurs plans, excepté lorsque le nord vrai (NV) est indiqué (chose rare). Les plans étudiés ont été rectifiés de 12°30’ pour obtenir l’orientation des structures par rapport au nord astronomique (NV), l’écart entre le nord magnétique et le nord vrai étant de 12°15’ en moyenne sur les différentes îles de la Société en 1991. Pour les années 2000, l’écart entre le nord magnétique et le nord vrai est précisément de 12°25’, dans les îles de la Société, ayant été de l’ordre de 12°15’ pour 1990 (Barsczus H.G., 1993). Pour obtenir le nord vrai du nord magnétique, il faut donc ajouter approximativement 12°30’ du nord indiqué par la boussole. En revanche, les azimuts des étoiles ont été calculés pour les îles de la Société vers 1700, année moyenne entre le début (1600) et la fin (1800) des constructions lithiques, en donnant une orbe de 3° de part et d’autre de l’azimut exact (orbe d’erreur généralement admise).

Des sites archéologiques, nous avons sélectionné les marae avec ahu et des plates formes avec axe de tir bien déterminés, pour pouvoir répartir les orientation sur trois types : une orientation vers les ahu ou vers le tir de flèche, une allant à l’opposées et deux sur la largueur de la structure ou « petit axe », cela donne un total de 4 axes pour chaque structure.

Nous avons réparti les orientations astronomiques sur les pôles célestes, les solstices et les étoiles de la tradition tahitienne : les étoiles ‘ana et étoiles rua ou ta’urua.

Pour l’ensemble des sites (marae et plate-forme), notre recherche s’est effectuées sur  97 structures et donne un total de 192 orientations astronomiques sur 388, soit environ 50% de sites astronomiquement orientés.

                Toute approche statistique nécessite une hypothèse de base à poser sous forme de problématique. Nous nous sommes donc posés la question suivante : « Les azimuts des sites astronomiquement orientés sont-ils significatifs d’un point de vue archéologique ? ». En d’autres termes, les résultats de nos recherches montrent-ils une « préférence » d’orientation astronomique qui ait une signification particulière dans les constructions lithiques des anciens Polynésiens.

                L’élément le plus significatif pour les constructeurs des marae était probablement l’autel des lieux de culte (ahu), qui semblent avoir été le centre névralgique des dieux et du sacré vers lequel les prêtres se tournaient lors des cérémonies. La configuration archéologique la plus significative semble donc être l’orientation vers l’ahu. Il est fort probable qu’il en ait été de même pour les plates-formes d’archer où l’axe de tir, et surtout le côté du tir des flèches, était le plus significatif pour leurs constructeurs puisque c’était dans cette direction que tous se tournaient lors des jeux de tir. Archéologiquement parlant, ahu et sens du tir représentent les côtés les plus significatives des structures, les côtés opposés et les « largeurs » ou « petit axe » seraient de moindre signification.

Par conséquent, si les sites astronomiquement orientés le sont de préférence du côté des ahu et des directions de tir, nous pourrons dire qu’ils ont une signification particulière dans les constructions lithiques des anciens Polynésiens.

Nos résultats montrent que le nombre de plates-formes ayant une orientation vers le tir de flèche est de 7 sur 10, soit 70%. Le nombre d’orientations opposées est de 2, soit 20%. L’orientation sur l’axe de tir, en direction du lancé de flèche, est par conséquent nettement supérieur à la moyenne des orientations toutes confondues. Par conséquent, quand le site est orienté selon les étoiles, c’est de façon préférentielle sur le côté du tir (plate-forme).

              Pour l’ensemble des sites (marae et plates-formes), les côtés ahu-tir, astronomiquement orientés et archéologiquement significatifs, représentent 73% par rapport aux côtés (côtés opposés) de moindre signification archéologique(39,18%).

Une autre étude statistique serait envisageable en tenant compte de la distinction à faire entre structures délibérément orientées selon un mode non astronomique avéré, par exemple en fonction de la topographie (montagne, littoral …), et les autres structures non orientées sur ce mode. Il faut, en effet, tenir compte du contexte géographique et insulaire des constructions lithiques polynésiennes qui sont, le plus souvent, orientées en fonction de critères environnementaux tels que le relief côtier ou l’axe compris entre la mer et la montagne. Nos recherches montrent aussi que les marae astronomiquement orientés le sont aussi par rapport au relief de la montagne vers lesquelles les étoiles se lèvent. C'est ce que nous allons voir dans nos articles suivants.


Références :

Barsczus H.G., 1993, « Le champ magnétique terrestre », Atlas de la Polynésie française, ORSTOM, Paris, p.24.

Emory K., 1933, Stone Remains in The Society Islands, BBM, 116, Honolulu.

Gérard B., 1978, Le marae, description et morphologie, ORSTOM, Sciences humaines, vol.15, 4.

Wallin P., 1993, Ceremonial Stone Structures, The Archaeology and Ethnohistory of the Marae complex on the Society Islands, French Polynesia, Societas Archaeologica Upsaliensis, Uppsala.

Wallin P., 1998, « Contextual Interpretation of Archery platforms in Society Islands », South seas Symposium. Proceeding of the Fourth International Conference on Easter Island and East Polynesia, East Island Foundation, pp. 199-204.


 

Ethnoastronomie ethnoarchéologie à Tahiti

Louis Cruchet

          Il existe selon nous un lien de référence objectif, physique et astronomique entre pirogue et lieu de culte. Il s’agit des étoiles qui ont guidé les pirogues et sur lesquelles les marae sont orientés. Mais pas n’importe quelles étoiles. Ce sont les étoiles ‘ana qui font le lien entre navigation et religion, mer et terre, va’a et marae parce que ce sont les mêmes qui ont été les références objectives des marins comme des prêtres et ont scellées dans la pierre les vestiges du passé glorieux des conquêtes maritimes.

          Si les étoiles ‘ana orientent certaines anciennes structures lithiques, en fonction de leur lever ou de leur coucher, c’est parce qu’elles ont permis d’orienter les pirogues durant leurs conquêtes millénaires du Pacifique. Ces étoiles étaient observées à leur zénith pour la navigation, alors qu’elles l’étaient à leur lever ou coucher sur les marae.

          Les recherches menées par le C.I.E.L. depuis 2006 ont permis de confirmer l’orientation de certains lieux de culte en fonction des étoiles ‘ana. Nous verrons ces résultats à Tahiti, en tenant compte des informations ethnologiques, archéologiques et linguistiques des sites.

 

A – Le marae Marae Ta’ata, à Paea, orienté vers les Pléiades et Arcturus

             Le marae Marae Ta’ata est un site archéologique très important qui a fait l’objet de plusieurs relevés, tout d’abord par Emory (Emory, 1933), puis par Garanger (Garanger, 1974). Il a fait l’objet de fouille et de restauration archéologique. Garanger, sur le témoignage d’Emory a fait une première restauration, en découvrant notamment l’existence de trois niveaux de ahu construits les uns sur les autres sur le marae du centre. Dans les années 90, il était en très mauvais état et nous avions pu constater combien la nature avait repris ses droits car à cette époque la majeure partie des structures était envahie par la végétation. Restauré au début des années 2000 par Raymond Graff, en 2002 les trois structures étaient totalement restaurées, l’ahu du marae central ayant été érigé sur son premier niveau. De plus, le mur du marae central (faisant face à l’ahu restaurée sur son premier niveau) offre un plan rigoureusement rectiligne, en raison d’une très bonne conservation due probablement à une architecture plus solide (type marae côtier).

 

Dans les années 90, le site avait été trop longtemps laissé à l’abandon et les ruines devaient être menacées, encore une fois, par la végétation qui avait gagné du terrain et rendu quasiment impossible toute visite. Depuis le Marae Ta’ata a été restauré par Raymond Graffe et, en 2005, nous avons pu prendre des repères, par rapport au Nord vrai et procéder à une estimation de l’orientation astronomique du site.

En comparaison du plan de Garanger, la restauration de R. Graffe donne l’impression, en outre de l’effet d’alignement lithique taillé au cordeau, d’une accentuation de l’angle du mur de la structure « B » (côté opposé à l’ahu), par rapport aux autres murs des structures « A » et « B » (toujours opposées à l’ahu). Ce mur est le seul à avoir été construit en pierres oblongues du type côtier (photo 1).

Photo 1 : pierres oblongues de type côtier de la structure C (photo de l’auteur)

La nouvelle restauration ne laisse pas apparaître la différence d’angle des murs sur la longueur des enceintes des trois structures accolées les unes aux autres. Au contraire, elle présente un parallélisme rigoureux entre ce qui paraît être l’ancien mur de la structure « B » et son « nouveau mur » se confondant avec celui de la structure « A ».

Nous avons dû ajuster nos repères pris sur place aux informations archéologiques données sur les plans de Garanger, probablement plus proches de l’exactitude car plus ancien. De plus, nos relevés effectués sur les murs d’enceinte du site rénové ne présentent que 2 à 3° d’écart avec ceux que nous trouvons sur le plan de Garanger.

fig.2

Nos relevés astronomiques ont révélé des écarts avec ceux effectués précédemment à la boussole par nous-mêmes. En se fondant sur le plan de Garanger, comme sur notre illustration, nous obtenons une différence de 2° 30’, en comparant nos relevés astronomiques à l’orientation du plan établi par l’archéologue dans les années 70. En effet, les murs d’enceinte N° 5 et 6 suivent un axe de 68°, alors que l’azimut d’Aldébaran est de 65° 30’. Par projection informatique, nous savons qu’à quelques degrés de l’axe N° 5 et N°6 (azimut 65°30’), les Pléiades font juste leur première apparition le 20 novembre 2006, à 18 h 50 mn, sur un azimut très proche (à 62°, soit 3°30’ de différence) à 6° 50’ d’altitude, probablement à gauche du pic juste dans la vallée entre le pic et le flan gauche de la montagne (fig.2).

L’orientation du mur d’enceinte N° 2 (et probablement celle du N° 4) dirigé vers le pic de la montagne, qui peut être estimé approximativement à un ordre de +/- 70°, serait, en tenant compte de nos relevés astronomiques, à 3° d’écart de ceux figurant sur la plan de Garanger. Quant  aux murs d’enceinte N° 1 et N°3 (71°), en comptant sur le parallélisme des murs d’enceinte, nous pouvons supposer un même écart de 2° 30’ à 3°, soit une orientation astronomique sur un azimut compris approximativement entre 68° et 69°. Aldébaran, le 20 novembre 2006, se lève dans le creux de la vallée après 19 h, entre 19 h 45 mn et 20 h son azimut varie de 68° 47’ à 67° 23’ (pour une altitude allant de 11° à 14°) et entre donc dans la fenêtre de l’axe des murs d’enceinte N° 1 et N° 3 estimé, comme on l’a vu, entre 68° et 69°, probablement en longeant le versant gauche du pic de la montagne (azimut estimé à +/- 70°).

Les murs d’enceinte Marae Ta’ata sont donc orientés en direction du pic de la montagne vers les levers d’Aldébaran (‘ana muri ) et des Pléiades (matari’i), au-dessus de la montagne lors des premières nuits de la période d’abondance (photo 2).

Photo 2 : montage infographique montrant les Pléiades et Aldébaran dans l’alignement des murs 5 et 6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo 3 : montage infographique montrant Arcturus dans le même alignement

D’autre part, Arcturus (‘anatahu’ta’ata) se lève sur le même azimut que les Pléiades, mais au cours d’une période différente : après le coucher de soleil en avril (photo 3). Le lever vespéral d’Aldébaran ('Ana muri) et des Pléiades (Matari'i) sur le Marae Ta’ata annonce donc l’abondance, alors que le lever vespéral d’Arcturus annonce la fin de celle-ci.

Voyons ce qu’il en est sur le plan ethno-archéologique.

Le marae Marae Ta’ata était de première importance de part sa longévité, ce que témoignent les trois niveaux des ahu selon trois périodes distinctes. Probablement même le plus important de la côte ouest où se situe actuellement Paea, dans la mesure où il s’agissait d’un marae d’alliance entre trois rois (ari’i) : Amo, Tati et Punaaitua, chacune des trois structures appartenant à un de ceux-ci. Ce site datant probablement du XVIIIe siècle de notre ère, période où il fut probablement dédié à ‘Oro, dieu des alliances inter-chefferies et qui demandait des sacrifices humains. Sur ce marae avaient donc lieu des cérémonies d’échange de plumes symbolisant ces alliances, comme il était de coutume pour ce dieu. Les fouilles archéologiques ont révélé la présence d’os de tortues, met qui était réservé aux rois, ce qui confirme l’appartenance royale du marae.

Il est probable que des rites de fertilité étaient pratiqués lors des festivités du retour de l’abondance (matari’i i nia) et des ancêtres (tupuna), au lever vespéral des Pléiades vers le 20 novembre. Les archéologues ont également trouvé une ancre de pierre et des poids de pêche qui matérialisent le lien symbolique entretenu par les Polynésiens entre l’abondance des produits de la mer, à proximité, et ce lieu de culte et de rite d’abondance.

Enfin et surtout, s’il n’y a pas de trace de rite funéraire sur le marae Marae Ta’ata, les sépultures découvertes, côté sud de la structures C, évoquent les pratiques rituelles de sacrifices humains.

L’apport de la linguistique et de la toponymie est aussi intéressant.

Les sacrifices humains pratiqués sur ce marae sont à mettre en rapport avec le nom même du lieu de culte car « Marae Ta’ata » signifie « Temple-Homme ». Le mot « homme » étant pris au sens général (mâle ou femelle), le sexe étant indiqué par le terme tane, il s’agissait donc d’un temple consacré aux sacrifices humains. Il est intéressant de noter que les sépultures ont été trouvées près d’un mur aligné sur les étoiles. La linguistique nous renseigne également sur le lien de ces pratiques sacrificielles et l’orientation astronomique, puisque le nom tahitien de l’étoile Arcturus, qui se lève dans l’axe des murs du marae, est le seul des noms des étoiles à contenir le mot « homme » (ta’ata) au sens général. Les trois premiers mots du nom de l’étoile sont en effet : ‘Ana-tahu’a-ta’ata ou « étoile-prêtre-homme », ainsi, l’étoile (‘ana) est en rapport au sacrifice de l’homme (ta’ata) par le prêtre (tahu’a)Arcturus se dit : ‘ana tahu’a ta’ata metua te tupu mavae, qui peut également se traduire par « étoile allumant le feu des parents-hommes et grandissant en se divisant », selon Jean-Claude Teriierooterai (traduction de Henry, 1907), une allusion probable au « feu » et à l’éclat d’Arcturus.

La toponymie renforce le lien linguistique de l’étoile à l’espace sacré du lieu. L’autre nom du marae serait, selon les sources ethnologiques : « Terai apiti ». Ce nom signifie : « Le firmament deuxième » autrement dit « Le deuxième ciel ». Sachant que dans l’ordre des levers des étoiles de la tradition cosmologique tahitienne, Arcturus est l’étoile qui brille dans le deuxième ciel, le nom même du marae désigne l’étoile sur laquelle il est orienté.

Il y a donc de bonnes raisons de penser que l’orientation de Marae Ta’ata aligné sur les levers des étoiles n’est pas le fait du hasard, l’ethno-archéologie et la linguistique toponymique accréditant la possibilité d’une orientation volontairement astronomique.

Reste à savoir pour quelles raisons les Polynésiens pré-européens ont voulu orienter la construction de ce marae sur ces étoiles.

Etant donné l’ancienneté du site, les alignements lithiques ayant été approximativement conservées au cours du temps puisque plusieurs autels (ahu) ont gardé leur place en se superposant, on peut supposer que les rois (ari’i) restèrent fidèles à de très anciennes traditions polynésiennes tout en s’adaptant à de nouvelles pratiques.  L’orientation des murs sur les étoiles annonçant le retour de l’abondance lors de la saison humide est sans doute le résultat d’une pratique calendaire ancienne et suffisamment  présente dans nombre de coutumes polynésiennes, bien au-delà de Tahiti, pour que nous puissions évoquer une volonté délibérée des prêtres (tahu’a) d’orienter leur construction sur les Pléiades (Matari’i) et Aldébaran (‘Ana muri) avant même les rites sanglants. En revanche, la montée en puissance de la théologie de ‘Oro et, selon certains témoignages ethnologiques, la généralisation des sacrifices humains pour ce nouveau dieu, fut probablement une adaptation coutumière qui ne bouleversa pas pour autant les grandes lignes architecturales du site. D’autre part, la référence à Arcturus (‘Ana tahu’a ta’ata) pour annoncer la fin de la période d’abondance n’est pas une pratique relatée par l’ethnographie. Il est donc peu probable que les Polynésiens se soient servis du lever vespéral de cette étoile pour leur calendrier. Il est plus vraisemblable d’imaginer que l’étoile fut remarquable parce qu’elle passe sur le même alignement des murs avec le pic environnant. Reçut-elle alors son nom évocateur des sacrifices humains parce qu’elle était observée lors des rites sanglants dédiés à ‘Oro ?

Références :

Académie tahitienne, Dictionnaire tahitien-français, Fare Väna’a, 1999.

Emory Kenneth, Stone Remains in The Society Islands, B.P.B.M. n°116, Honolulu, 1933.

Garanger José, Marae Marae Ta’ata, O.R.S.T.O.M., C.N.R.S., R.C.P. n°259, Paris, 1975.

Henry T., Tahiti aux temps anciens, Société des Océanistes, 1993.

Henry Teuira, « Tahitian astronomy », J.P.S. n°62, pp.101-104, Wellington, juin 1907.

Janssen Tepano (Mgr), Dictionnaire de la langue tahitienne, S.E.O., Papeete, 1969.

 

B - Marae Tefaahuhu, dans la vallée de la Papeno’o, orienté vers le coucher d'Antarès


A gauche de la route de la vallée de la Papeno’o, au niveau du premier captage hydraulique, se trouve un marae géré par l’association Haururu (photo 1). Sur ce marae, nommé Tefaahuhu, ont lieu actuellement des cérémonies annuelles où les sculptures rituelles (unu) sont changées pour la période de l’abondance (matari’i i nia) vers le 20 novembre.

Photo 1: marae Tefaahuhu (photo de l’auteur)

Le marae est orienté, vers l’ouest (247°30’), sur le coucher d’Antarès (photo 3), au cœur du Scorpion qui se couche (à 245°, Alt.10°) entre deux Monts exactement dans le prolongement des murs du marae.

 

Photo 2 : orientation sur le coucher d’Antarès (photo de l’auteur)

A l’est la marae est orienté à 67°30’, les Pléiades (matari’i) se levaient à 63°30’ et étaient peu visibles en raison de la haute montagne à proximité.

Les données topographiques et linguistiques sont intéressantes. Il n’y a pas eu de fouilles archéologiques sur ce site qui puissent nous renseigner. En revanche, les murs du marae Tefaahuhu donne sur deux Monts, le Mont Maaiore et le Mt Tevaiohiva. Entre ces deux pics s’étend la réserve naturelle Faaiti. Il y a une relation linguistique entre le marae et cette réserve actuellement protégée. Le marae se nomme Tefaahuhu, ce qui signifie « La vallée resserrée » ou « La vallée glissée ». La réserve entre les deux Monts se nomme Faaiti ou « Petite vallée ». Les deux noms donnent une certaine importance aux fonctions de la vallée.

Il faut savoir que la vallée Faaiti donne, sur ces hauteurs, accès à une grotte funéraire qui comprenait encore des vestiges de crânes dans les années 90 (photo 3).

Le marae Tefaahuhu a peut-être eu une fonction religieuse en rapport avec la mort voire avec des rites funéraires en connexion avec la vallée Faaiti. En effet, le marae Tefaahuhu pointe au-dessus de Faaiti vers le coucher d’Antarès qui, dans la cosmologie tahitienne, est le « pilier d’entrée du dôme du ciel » (pou tomora’a atu i te ‘apu o te ra’i), ce qui signifie qu’il est le réceptacle des vivants qui commencent leur élévation dans les cieux.

 

Photo 3 : grotte funéraire (photo de l’auteur)

 

 

 

 

 

 

 

 

Les marae de la côte Ouest et le périple des âmes défuntes en direction du coucher des Pléiades

Louis Cruchet

Les notions de vie post-mortem et de périple de l’âme polynésienne après la mort constituent des thématiques de référence essentielle à la compréhension de l’idéologie des Océaniens et des croyances pré-européennes. Les sources polynésianistes de la vie dans l’au-delà décrivent la foi des Tahitiens en la transmigration des défunts en esprits (atua), à la prise de possession des corps par certains d’entre eux, mais surtout en une géographie de ces transmigration en des lieux célestes et lumineux (röhutu) ou souterrains (). Ces thématiques font quelquefois l’objet d’une certaine forme de comparatisme ethnocentrique et syncrétique qui voudrait apercevoir la présence de substrat judéo-chrétien dans certaines notions, comme le paradis et l’enfer, qui semblent apparaître dans la tradition des anciens Océaniens et plus particulièrement à Tahiti. Pourtant, à y regarder de plus près, le fameux « paradis » des Tahitiens pré-européens (röhutu) ne semble pas devoir s’opposer au monde des ténèbres (), comme le sont le Paradis et l’Enfer[1]. Mais plutôt être la résidence céleste des âmes dans la nuit étoilée vers laquelle elles peuvent s’envoler puis de laquelle, à la saison prochaine, elles peuvent renaître comme réapparaissent les étoiles lors de l’abondance retrouvée.

Conception de l'au-delà dans la tradition tahitienne 

Selon Teuira Henry : « Les Tahitiens croyaient que l’âme d’une personne ayant péri de mort violente ne prenait pas le même chemin que celles des personnes mortes naturellement. Les âmes, disait-on, restent à l’endroit où la fatalité a frappé l’individu et rendent ces lieux saints ou dangereux. D’où la croyance toujours existante que certains endroits, tels que les marae et les anciens champs de bataille, sont hantés. Ils croyaient aussi que certains requins représentaient les âmes de certains ancêtres qui s’étaient perdus en mer. Les âmes des personnes qui s’étaient suicidées par désespoir ou par jalousie demeuraient à jamais aux côtés de l’objet de leur passion. Les bébés tués à leur naissance (puaru) devenaient les gar­diens de la maison de leurs parents qui croyaient parfois entendre leurs cris. Les enfants mort-nés allaient aux enfers et, dans les lacs de Ta’aroa, prenaient la forme de hihi (bigorneaux) et d’o’opu (Eleotris fusca) qui étaient mangés par les Dieux. Les enfants qui, pour diverses raisons, étaient morts sans voir la lumière étaient autorisés à s’introduire dans les hihi et o’opu des rivières de la Terre. Ils croyaient comme les théosophes, qu’après la mort naturelle, l’âme demeurait pendant trois jours dans le corps avant de s’en aller. Les initiés prétendaient qu’il leur était possible de voir l’âme prenant son vol, et allaient jusqu’à décrire son aspect ainsi que celui des autres âmes qui l’accompagnaient. L’âme se protégeant des mauvais génies avec des amulettes ‘ura se rendait à la colline Tataa à Puna’auia, rendez-vous à Tahiti de toutes les âmes désincarnées. Lorsqu’elle atterrissait sur le ofai-ora (pierre de vie) elle pouvait retourner à son corps, mais si elle atterrissait sur le ofai-pohe (pierre de mort) elle était à jamais séparée de sa dépouille mortelle. Dans les deux cas elle montait de Tataa jusqu’à Rotui (Qui expédie les âmes), montagne de Mo’orea et de là au mont Temehani à Ra’iatea là le chemin de la crête se divisait en deux sentiers ; celui de droite conduisait à une éminence isolée appelée Pu-o-roo-i-te-ao (Centre pour arriver au Ciel) celui de gauche menait à un monticule en forme de cône appelé P-u-o-roo-i-te-Pô (Centre pour arriver aux Enfers).A l’embranchement des deux chemins se tenait le Dieu Tu-ta-horoa (Qui se tient pour permettre) et lorsque l’âme se trouvait devant lui, venant de Tataa, il lui disait dans certains cas de retourner à son enveloppe et de rester encore quelque temps dans cette vie. Mais en général il lui indiquait seulement un des chemins qu’elle prenait sans mot dire. Lorsque l’âme était autorisée à aller à droite, elle volait jusqu’à Pu-o-roo-i-te-ao et là rencontrait Roma-tane (homme voluptueux) qui recevait les amulettes ‘ura comme offrandes de paix et l’introduisait dans le Paradis désiré appelé Rohutu-noanoa (Rohutu à l’odeur suave). Par contre lorsqu’elle était dirigée sur le chemin de gauche, elle n’avait d’autre ressource que de voler jusqu’à Pu-o-roo-i-te-Pô et de là descen­dait dans le cratère de Temehani où elle se trouvait bientôt en présence de Ta’aroa-nui-tuhi-mate (Grand Ta’aroa dont la malédiction signifie mort). Dans ce lieu il n’était tenu aucun compte du rang qu’avaient eu les mortels ; les âmes étaient toutes traitées de la même façon. Les rois, les nobles et des gens du peuple devenaient, selon leurs capacités, des ramasseurs de vivres, des pêcheurs, des planteurs et d’humbles servi­teurs des Dieux. Les reines et les femmes de toutes classes étaient les servantes des Déesses, car ainsi qu’il est relaté dans les légendes du vieux Tafai et de la Déesse Pere, il y avait sous terre un monde exactement semblable au nôtre. Leur travail achevé, ces âmes captives allaient s’asseoir dans un lieu qui était plongé dans l’obscurité totale, mais où les Dieux voyaient clair ; non loin de là coulait une rivière intarissable près de laquelle Ta’aroa et son coadjuteur Rua-tupua-nui aimaient se tenir, et lorsque Ta’aroa en exprimait le désir, ses cuisiniers allaient râper les âmes avec la coquille du tupere (Cardium), les réduisant en pulpe qui, ajoutée à son pota, (épinards faits de la feuille du taro) en rendait la saveur plus douce. Cette opération ne détruisait pas les âmes elles renaissaient pour se mettre à la disposition de Ta’aroa. Après être restées environ un an dans ce purgatoire, les âmes malheureuses qui entouraient Ta’aroa en compagnie des âmes récemment arrivées, étaient interrogées par le Dieu, qui les prenait en pitié ; il leur demandait si elles étaient heureuses, et comme elles répondaient par la négative, il leur demandait ce qu’elles désiraient : elles demandaient invariablement à retourner sur la terre. Après s’être renseigné sur leur famille et sur leurs demeures, Ta’aroa, qui montrait un vif intérêt à toutes leurs réponses, leur donnait finalement l’autorisation d’aller faire une visite au monde supérieur. A ce moment les âmes devenaient des dieux inférieurs appelés ‘oromatua qui se divisaient en trois catégories ‘oromatua maitatai (bons ‘oromatua) qui réintégraient leurs propres crânes en tant que dieux familiaux ou esprits gardiens ‘oromatua ‘ori’ori noa (‘oromatua errants) qui, de temps à autre apparaissaient aux membres de leur famille pour les conseiller ou les prévenir des dangers à venir ; et enfin les ‘oromatua-nihoniho-roroa ou ‘oromatua ou ‘oro­matua-ia-aru (‘oromatua aux dents longues, ou gens dans les bois). Les premiers étaient toujours bons ; les seconds étaient bons lorsqu’ils étaient bien traités, mais abandonnaient souvent ceux dont ils étaient les amis ; quant à ceux de la troisième catégorie, ils étranglaient et dévoraient lorsqu’ils étaient contrariés leurs amis et leurs parents ; aussi les sorciers qui pratiquaient la magie noire les exhortaient-ils à accomplir certains crimes. Les personnes en transe étaient tenues pour mortes ; lorsqu’elles reprenaient conscience, elles confirmaient par leurs dires les données que l’on avait, concernant le Pô, qu’elles prétendaient avoir vu. Une déclaration de ce genre fut faite par un petit homme nommé Pupu-te-tiha (classe cicatrisante) qui, dit-on, fut enlevé par les Dieux et descendu dans le Pô où il fut gardé pendant plusieurs jours. Par égard envers sa famille il fut relâché et rentra chez lui. Au cours de l’année que passait l’âme avec Ta’aroa dans le Pô, la famille et les parents plantaient force légumes et engraissaient du bétail. Au premier anniversaire de la mort ils organisaient, dans la maison du défunt, une fête à laquelle ils participaient pendant la nuit ; cette fête s’appelait pô-tupapa’u (nuit des revenants) ; ils invoquaient la présence de leur parent défunt lui souhaitant un heureux retour parmi eux. Cette pratique assurait, disait-on, la constante bienveillance du mort qui ne les hantait plus à partir de ce jour » (Henry, 1993, p. 208-211).

La légende de Tafa’i contribue aussi à l’éclaircissement de ce périple. Voici le récit donné en 1855 par Tamera, prêtre, et complété en 1890 par Pe’ue de Fautau’a et par Te’iva Vahine de Ti’arei.

« Tafa'i n'hésitait jamais à aller où le devoir l'appelait soit dans son propre pays soit dans d'autres pays et partout il était aimé pour sa bonté et pour ses actions généreuses. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il eut la douleur de trouver sa femme morte. Elle venait de mourir et son corps, encore chaud, était étendu sur un autel du marae ancestral gardé par les prêtres et la famille. Bientôt, dans sa détresse Tafa'i décida de la disputer aux Dieux ! Ayant demandé au prêtre où s'était rendu son esprit, celui-ci lui dit qu'il avait quitté les lieux sacrés et se trouvait pour l'instant avec d'autres esprits à Tataa, à environ vingt milles de Uporu, lieu de rendez-vous avant de partir pour le Paradis ou les Ténèbres de Ra'iatea. Tafa'i, sans perdre de temps, saisit sa grande pagaie et mit à la mer sa pirogue Niu, puis il s'élança sur les eaux calmes du lagon et arriva à Pa'ea à la tombée de la nuit juste à temps pour voir le départ des esprits. Il apprit que l'esprit de sa femme était parti peu de temps avant pour le mont Rotui (envoi d'esprit) à Mo'orea d'où les esprits partaient pour Te-mehani (La cha­leur) à Ra'iatea dernier lieu d'où ils pouvaient revenir dans ce monde. Il se précipita vers le mont Rotui et en peu de temps se trouva au som­met. Mais là aussi il constata que Hina était déjà partie depuis quelque temps. Sans se décourager il reprit sa pirogue et la fit voler jusqu'à Ra'iatea et sans s'arrêter gravit le mont Temehani jusqu'à un certain endroit sur la montagne d'où partaient deux sentiers, l'un vers la falaise de droite appelée « Pierre de vie » d'où les esprits montaient au Rohutu­no'ano'a (Paradis au doux parfum), l'autre descendait dans le cratère béant de Te-mehani et de là au Pö.

La lune se couchait et l'étoile du matin annonçait le jour lorsque Tafa'i arriva en ce lieu, il y trouva le Dieu Tû-ta-horoa (Debout pour permet­tre) qui gardait l'accès des sentiers. Tafa'i lui demanda si Hina sa femme avait déjà franchi ce lieu et, à son grand soulagement, le Dieu lui répondit que non, mais il ajouta que Tafa'i devait se cacher dans les buissons et reprendre des forces afin de pouvoir la capturer au vol, car c'était le dernier lieu d'où les esprits pouvaient être ramenés en ce monde.

A bout de souffle Tafa'i se cacha et à peine avait-il repris des forces qu'il entendit un bruit de feuillage remué c'était le Dieu qui lui disait de se tenir prêt (…). [Lorsque Hina apparut] Tafa’i fit un bond prodigieux dans l’air et la saisit par les cheveux » (Ibid., p.577-8).

On raconte que Tafa’i sauva Hina des confins du monde des esprits et qu’il eut d’elle un fils appelé Vahi ë roa. Nous reviendrons sur cette progéniture, après avoir abordé la légende de Tü tahoroa et de Roma Täne qui nous renseigne sur le rôle du dieu du mont Te mëhani à Ra’iatea dans le monde des esprits.

Teuira Henry expose, dans le chapitre sur la « Naissance d’autres dieux », un récit donné en 1840 par Tamera et Pati’i, grands-prêtres de Tahiti et Mo’orea. Le récit en tahitien parle de la naissance des dieux en suivant le calendrier lunaire tahitien jusqu’à la pleine lune, puis Henry ne donne plus que la traduction anglaise du récit. Arrivé à la dernière nuit (mutu), elle enchaîne sur les dieux de deuil dont leur marae, dit-elle, se situaient dans les montagnes. Avant de continuer sur la nuit suivante (tireo), la nouvelle lune, voilà ce qu’elle dit :

«  Puis vint Tû-tahoroa (Debout pour permettre) qui gardait les deux chemins qui s’en allaient de part et d’autre du sentier le long de la crête du mont Te-mehani à Ra’iatea et qui conduisaient de ce monde soit aux régions des esprits à rohutu-no’a-no’a (Paradis aux odeurs suaves) dans l’air au-dessus des montagnes soit au Pô (Ténèbres) dans le centre de la terre et dont le cratère de Te-mehani était l’entrée. Ce Dieu montait la garde à ce point central, surveillant les âmes en partance, il en faisant repartir quelques-unes qui devaient demeurer un peu plus longtemps dans leurs enveloppes mortelles et aux autres il indiquait selon le cas, le chemin du haut ou du bas » (Ibid., p. 389-90).

Ensuite naquit Roma Täne (« Homme voluptueux » selon Henry) qui admettait certaines âmes au paradis et en interdisait l’entrée à d’autres. Ailleurs, il est fait notion de Roma Täne, et donc d’un dieu à l’instar de Täne, qui était le patron de la secte des ‘arioi (Ibid., p.243) et il faut croire que les cérémonies données pour la célébration des matari’i i ni’a, auxquelles présidait la secte, étaient sous ses auspices.

A la lecture des sources du périple des défunts nous nous permettrons d’évoquer quelques interprétations possibles. Rappelons que le petit fils de Tafa’i, Rata, fut un des plus grand héros de la mythologie polynésienne et que l’équivalent de Tafa’i se nommait Tahaki aux Tuamotu, Täwhaki en Nouvelle-Zélande et Kaha’i à Hawai’i. Sauf aux Samoa, la femme de Tafa’i est toujours Hina, déesse de la Lune, et, au lieu de gravir la montagne pour aller sauver sa femme du monde des esprits, en Nouvelle-Zélande, Täwhaki monta au ciel grâce à son cerf-volant (Ibid., p. 589). Les versions des cycles héroïques des différents appellations de Tafa’i, dans la mythologie polynésienne, mettent toujours ce protagoniste en relation avec l’ascension et le vol magique, associés à la belle Hina que notre héros tente de sauver de l’abîme. Ces caractéristiques sont propres à la geste ascensionnelle chamanique que l’on retrouve dans toute l’idéologie polynésienne et dont l’essentielle de la mythologie réside en la possibilité de communication entre les différentes zones cosmiques de l’axe du monde (Mircea Eliade, 1983, p.290). A l’instar de Maui, Rata ou Ru, Hutu en Nouvelle-Zélande, Kena aux Marquises, Hiku à Hawai’i, Tafa’i ne signe rien d’autre, dans les îles de la Société, que le parcours des âmes sur l’axe cosmique du monde, et non entre paradis et enfer au sens « moral » du terme, dont il sort indemne la déesse lunaire Hina.

Mais, revenons sur les personnages cléf du périple des âmes. Les deux dieux, Tü tahoroa et Roma Täne, naquirent à la nouvelle lune, entre la dernière lunaison tahitienne (mutu) et le première (tireo), juste lorsque la lumière de Täne éclipse les reflets de la Lune. Il faut noter que roma signifie « rétrécir », « diminuer », comme le fait la Lune au cours des dernières lunaisons de son cycle synodique. Ces dieux sont prédestinés de par leur naissance à rendre les défunts « coupé » (mutu) du monde des vivants et à les rendre pareil au « jeune bourgeon » (tireo), par homothétie avec les phases lunaires assimilées au cycle de la vie végétative. Les émanations défuntes sont donc soumises au cycle de mort et de renaissance similaire aux phases lunaires, et non assujetties au poids « moral » de leurs âmes au sens chrétien du terme. La naissance des dieux du « partage » des âmes, lors de la victoire de la lumière de Täne éclipsant la Lune, souligne le patronage du dieu lors de cette « élection » dont les critères devaient probablement tenir peu compte de la piété religieuse. La référence, éludée par Henry, à Roma Täne est de poids puisqu’elle induit l’implication du dieu de la lumière lors de la célébration des Matari’i (sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir, dans notre prochain chapitre) dont le rôle dans l’orientation des marae indiquant le nord-ouest est tout à fait significative. Ainsi, le dieu patronnant la célébration des Matari’i est-il aussi celui qui guidait les âmes jusqu’à Pu o roo i te ao. Il y a bien là une convergence entre la célébration de l’abondance et le retour des âmes ancestrales.

Philippe Bachimon a conçu un graphi­que retraçant les trajets suivis par les esprits des morts.  Ceux-ci après avoir transité par des pierres de vie ou des pierres de mort, reviennent directement à Tahiti ou se dirigent vers le mont Rotui à Mo'orea, en « transit » vers une autre destination possible : soit vers le Rohutu noa noa (Paradis parfumé) au sommet du mont Temehani à Raiatea ; soit vers le monde du , du pulotu comme on l'appelle aussi, royaume des Ténèbres, placé soit sous le précédent, soit aussi sous l'atoll de Tupai, appelé aussi Mutu Iti au nord-ouest de Bora Bora.

 

Figure 1 : La migration des âmes : coupe et plan (illustration de Philippe Bachimon)

 

Les retours du vers Tahiti paraissent possibles dans la première année, d'où la longue exposition des chefs en particulier, dans l'espoir d'un éventuel retour sous la forme d'ancêtres/dieux familiaux ('oromatua), ou sous la forme de revenants (tupapa'u), comme le précise le rituel tahitien de la fête de la « Nuit des revenants », car c'est la nuit qu'ils hantent les maisons des vivants. Cette « géographie » du nous situe son espace vers l'ouest, sous les cimes du Temehani qui domine Ra’iatea la Sacrée, l’« Hawaii » ou île mythique de tous les Polynésiens de l'archipel de la Société qui ont essaimé ensuite vers les Marquises, les Tuamotu, l'archipel hawai’ien et la Nou­velle-Zélande. C'est là qu'ils situent leur pö, leur polotu, leur iolofonua et que leur varua, leur esprit, reviendra un jour, du côté du Mont Temehani et ses 792 m d'altitude au nord de l’île. Le est donc la direction originelle des migrations. « C'est donc que le temps du est pour le Polynésien le temps du retour au fenua qui a vu naître et se développer les premiers hommes. La mort est alors conçue comme le temps du « retour aux racines », nous dit le professeur d’Histoire Christine Pérez, de l’Université de la Polynésie Française (Perez, 2005, p. 124, souligné par nous).

Ethnoastronomie du périple des âmes défuntes 

La tradition orale du périple des âmes raconte que les défunts empruntaient un chemin vers le nord-ouest des îles, pour se jeter dans la mer depuis une pointe sacrée et rejoindre un autre archipel et suivre toujours le même chemin vers le nord-ouest, d’île en île, afin de parvenir dans le monde céleste.

Lorsque l’on connait le rôle essentiel que les Pléiades (Matari’i) joue dans le monde de l’au-delà et sachant que ces dernières se couchent au nord-ouest, il est fort probable que les âmes suivaient le coucher des Pléiades.

Nous vous proposerons de suivre le chemin parcouru par les âmes au cours de leur périple de la pointe Tata’a, jusqu’à Ra’iatea, en passant par Mo’ore’a.

fig.2 : l’orientation du marae Ra’itu (Fa'aa), depuis le pic Tapieu, en direction du coucher des Pléiades et de la pointe Tata’a (Punaauia)

Selon la tradition orale, les esprits défunts empruntaient la vallée de Fa’a’a depuis le Mont Tapieu, pour longer les marae de St Hilaire en direction de la mer. Puis, laissant les marae de Teroma, sur leur droite, les âmes voyageaient en bifurquant, sur leur gauche, en direction de la pointe Tata’a, à Punaauia, toute proche de l’axe indiqué par le marae Ra’itu en direction du coucher des Pléiades (Matari’i) sur Mo’ore’a (fig.2). L’axe de 293°30’ en direction des Pléiades (295°20’), partait donc du Mont Tapieu, passait sur le marae Ra’itua (quartier Teroma, Fa’aa) et poursuivait sur le Mont Mouaputa (à Mo’ore’a).

Les noms données aux sites archéologiques de la vallée de Fa’a’a relèvent d’une toponymie astronomique car les noms des marae font référence au firmament (ra’i). Le toponyme teroma, où se situe le complexe des trois marae tefana i ahura’i a tama, teapata et ra’itua sur le lieu dit « Teroma », fait référence très probablement au dieu Roma (ou « Roma Täne ») qui, dans la mythologie tahitienne, était le dieu gardien des portes du paradis (rohutu noanoa).

Les marae, en indiquant les directions du soleil couchant aux différentes périodes de l’année, avaient pu aussi montrer aux vivants comme aux morts la direction du pö et du coucher des Pléiades (Matari’i) sur Mo’ore’a. Ces dernières se couchaient exactement dans l’axe des murs d’enceinte du marae Ra’itua, en suivant une direction proche de celle indiquée par la pointe. C’est là que, toujours selon la tradition orale, les morts effleuraient la pierre sacrée de la pointe de Punaauia. Passé ce cap, les défunts, sous les auspices du dieu Roma, se dirigeaient sur le Mont Puta (Mouaputa) puis du Rotui, à Mo’ore’a, pour poursuivre leur pérégrination jusqu’à Ra’iatea.

Figure 3 : migration des âmes de Tahiti à Mo'orea

 

La migration des âmes se poursuivait donc, pratiquement en ligne droite, du Mont Mouaputa vers le Rotui, toujours dans l’axe des Pléiades (fig.3).

A Mo’orea, les marae d’Afareaitu ne tombent pas dans l’axe des Pléiades, mais les Monts Rotui, Mou’aputa et Mou’aroa forment un triangle dans laquelle s’inscrivent les marae de la vallée d’Opunohu (fig.4). En effet, l’axe des murs parallèles aux ahu des marae de Afareaito et celui du marae Ahu o Mahine sont approximativement orientés sur l’axe Antarès-Pléiades et présentent un axe longitudinal en direction du Mont Rotui.

Figure 4 : orientation astronomique des Monts de la Vallée d’Opunohu (Mo'orea)

 

En revanche, l’axe des ahu de ces marae est orienté par rapport aux Monts, eux-mêmes orientés astronomiquement sur le lever des Pléiades et le coucher d’Antarès, alors que l’axe Rotui-Mouaputa est orienté astronomiquement entre le coucher des Pléiades et le lever d’Antarès. Ainsi, il est possible que ces marae aient joué un rôle de relais, entre le coucher des Pléiades et le lever d’Antarès, et que les marae susdits aient servi de tremplin à la pérégrination des âmes vers le Mont Rotui.

L’alignement Rotui-Mouaputa, suivant un axe en direction du coucher des Pléiades, mène tout droit vers le complexe Taputapuatea de la Baie d’Opoa. Il est possible que les âmes, rendues à Ra’iatea, suivaient le couchant en direction du marae Hititea, en bordure de plage situé à l’ouest du complexe de Taputapuatea. En effet, l’ahu de ce marae est orienté sur l’azimut du coucher des Pléiades et montre approximativement le Plateau de Temehanirahi, plus communément appelé Temehani. Du Temehani, les âmes pouvaient soit suivre la direction de la pointe nord-ouest de Maupiti, exactement dans l’axe des Pléiades, soit bifurquer jusqu’à la pointe nord-ouest de Tahaa qui suit, entre les autres pointes de Bora Bora et de Huahine, le même axe du coucher pléiadien (fig.5).

Il faut donc croire que le chemin suivi par les âmes des défunts prenait la direction des couchers des Pléiades, indiqués par les marae Ra’itua et Hititae et par les pointes des îles orientées vers le nord-ouest. La « première tranche » du périple, de Punaauia à Mo’ore’a, se faisait sur un axe de 293°30’, le second relais, entre Mo’orea et Ra’iatea, se faisait sur l’azimut 295°, de même pour la section entre Ra’iatea et Maupiti.

Figure 5 : pérégrination des âmes dans les archipels de la Société, en direction du coucher des Pléiades

Enfin, l’alignement des pointes du « salut des âmes » (entre Huahine, Tahaa et Bora Bora) suivait un axe de 294° entre Bora Bora et Tahaa (en incluant Huahine très approximativement), comme indiqué sur la figure 5.

Le retour des âmes, depuis Bora Bora ou Maupiti, en direction de Tahiti, se faisait inversement en suivant l’axe de 115°, correspondant à l’azimut du lever d’Antarès (115° 45’). Proche de Punaauia, la vallée de St Hilaire, à Fa’a’a, connaît justement une marae, au nom évocateur des étoiles (Ahu Ra’i), qui suit précisément l’orientation du lever d’Antarès.

Les Pléiades (Matari’i) à leur coucher avaient donc pu guider les âmes dans leur périple sur la voie de leurs ancêtres qui les menaient dans le monde nocturne (pö) des anciens (tupuna).

Notre approche ethnoastronomique permet aussi d’éclairer la signification du périple des âmes sous un angle différent de celui qui, dans les sources ethnographiques, prête au monde tahitien de l’au-delà un aspect dichotomique entre enfers et paradis, aspect qui semble beaucoup trop ressembler à la vision judéo-chrétienne pour ne pas être sujet à caution. Dans notre hypothèse, les âmes se dirigent en fonction du coucher des Pléiades, dont la symbolique renvoie à la fois au monde céleste des dieux, à la lumière nocturne passant à travers le « visage » des « petits yeux » scintillants dans le ciel et à la fois au monde chthonien du pö, c’est-à-dire de la nuit et du monde souterrain à l’horizon nord-ouest. Cette symbolique est très différente de la vision judéo-chrétienne qui prête un enfer et un paradis au monde de l’au-delà, alors que celle du coucher des Pléiades et du lever d’Antarès donnerait plutôt raison à une conception cyclique de l’espace-temps où les contraires se rejoignent et où les âmes trouvent refuge dans la course alternative des astres à leurs levers et couchers.

 

Bibliographie

Académie tahitienne, Dictionnaire tahitien-français, Fare väna’a, 1999

Bachimon Philippe, Tahiti entre mythe et réalité. Essai d’histoire géographique, éditions CTHS, 1990

Cruchet Louis, Archéoastronomie des anciens lieux de culte de la commune de Fa’aa, dossier scientifique de l’association C.I.E.L.

Henry Teuira, Tahiti aux temps anciens, Société des Océanistes n°1, 1993

Mircea Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Bibliothèque historique Payot, 1983

Perez Christine, La perception de l'insularité dans les mondes méditerranéen ancien et archipélagique polynésien d'avant la découverte missionnaire, éd. Publibook, 2005


 

[1] Selon la définition donnée par l’Académie tahitienne, Röhutu est la résidence des âmes des défunts dans le « Pö » (Fare väna’a, 1999, p. 417), il n’y a donc pas de dichotomie entre monde chthonien (pö) et monde ouranien (röhutu). Les âmes de haut rang s’envoleront vers le röhutu no’ no’a, alors que les autres semblent devoir aller dans le monde inférieur nommé röhutu nämua.

 

 

 

 

  retour haut de page Mise à jour 2010 | crédits | ciel.polynesien@mail.pf